Narrateurs de Vie
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Inspirer

 

De séances aux projets personnels, en passant bien sûr par nos sélections d'images des thèmes mensuels, nous trouvons de l'inspiration autant dans le travail, dans le questionnement, dans le processus de création de chaque photographe, que  dans les images qui sont le résultat de ces derniers. 

 
Bosse, bosse, et bosse encore - Et la muse apparaîtra.
— Isabel Allende
 

Le Projet 30 Auto Portraits de Morgane et Emilie

"L'art est un mensonge qui nous permet d'approcher la vérité." Picasso

Lors de notre dernier article sur le thème des Auto Portraits, nous vous avions promis de retrouver Morgane Malgat et Emilie Massal  pour en savoir plus sur leur folle idée de faire de ce thème de travail un projet photo créatif au quotidien pendant un mois entier !

Impossible de transformer nos conversations sans fin à toutes les 3 sur ce sujet pour résumer ça en un article, alors le format d'interview a paru plus adapté !

Caroline. L : "D'où est venue cette envie d'un projet 30 autour du thème de l'autoportrait ?"

Morgane. M :  "Du "Journal de bord" d’Austin Kleon. Il s’agit d’un petit cahier d’exercices pour éveiller sa créativité.  Il y avait un défi 30 jours à relever. Je me suis dit que ce serait parfait pour s’y remettre. Cela faisait quelques temps que mon appareil restait dans mon sac, l’envie n’était pas là et j’avais besoin d’un bon coup de pied aux fesses. Pourquoi l’autoportrait donc ? Car j’avais envie de pouvoir travailler dessus, quelque soit le moment de la journée, seule, sans dépendre de qui que ce soit ou de ce que j’avais en face de moi. J’avais envie de créer aussi pour sortir de ma zone de confort. L’autoportrait est quelque chose d’assez présent dans mes images à la base, j’avais envie d’aller un peu plus loin en m’imposant une photo par jour. Quand j’ai découvert le thème des Narrateurs de Vie deux jours plus tard, j’ai souri. C’était
parfait !"

Emilie. M : "A l’annonce du thème du mois sur Narrateurs de Vie, Morgane a dit qu’elle se lançait dans un défi de 30 jours d’autoportraits. Cela me tentait bien, je voulais autre chose pour ce thème que je connais un peu déjà, alors je lui ai demandé si je pouvais le faire avec elle et elle a accepté.

 Morgane Malgat

Morgane Malgat

 Emilie Massal

Emilie Massal

Caroline. L :  "Y a t il eu des photos, étapes ou déclics "clés" au cours de ce mois ? Si oui, la ou lesquelles ?"


Emilie. M : "Nos échanges étaient un peu timides au départ, et puis ils se sont révélés peu à peu essentiels. On parlait de nos images du jour, de nos difficultés, de nos idées, sans jamais rien voir l’une de l’autre. Un soir, le 12ème jour je dirais, je lui ai proposé que le 15 février, on se montre nos images. C’est la moitié du défi, certains jours sont difficiles et je me dis que ça peut nous aider. Nous décidons de le faire. Le 15 au soir, le coeur battant, on a échangé nos galeries. Et quelle claque !
A partir de là, le défi a un pris un sacré virage. J’ai remis en question mes images, en essayant de comprendre ce que je pouvais faire de différent, comment je pouvais m’inspirer de ce qui me touchait chez Morgane tout en restant dans mon univers. Je repars gonflée à bloc pour la suite ! Les 15 jours restant, on a partagé nos images au jour le jour, et je crois bien que ça a explosé notre créativité."

Morgane. M : "Nous avions décidé avec Emilie de nous montrer nos premières images seulement au jour 15. Puis à partir du 15 février, presque quotidiennement, nous nous montrions le résultat de nos essais du jour. Ca a été une étape très importante dans notre projet d’avoir un retour, un échange avec nos images en face. Cela a été très inspirant et motivant. De voir comment l’autre s’était approprié le projet, sa vision de l’autoportrait. Même si cela a aussi été dur au départ, surtout les premiers jours qui ont suivi le jour 15 pour ma part. Dur dans le sens où je crois que l’une comme l’autre, on avait plutôt tendance à se dévaloriser par rapport au travail de l’autre. Mais je pense que c’est justement ça qui nous a permis d’aller plus loin."

 Emilie Massal

Emilie Massal

 Morgane Malgat

Morgane Malgat

Caroline. L : "Quels étaient les avantages à travailler en équipe ?"
Morgane. M : "Au départ, j’étais partie pour faire ce projet seule. Et puis à l’annonce du thème, Emilie m’a rejoint et j’ai découvert qu’elle était là, la plus grande force de ce projet. Travailler à deux. Partager. Parce que je crois que sans partage, on n’irait tous pas bien loin. Le résultat n’aurait vraiment pas été le même sans elle. Et nos échanges ont été tellement enrichissants, tout au long de ces 30 jours, et plus. Cela nous a permis de s’entraider, de nous pousser à toujours plus. Et puis avoir un regard extérieur sur nos images, sans jugement, parce qu’on n’est pas toujours tendre avec ses images et soi-même. Apprendre de l’autre. Prendre du recul, et réfléchir. Se poser des questions qu’on ne se serait pas forcément posé seule. Etre à deux a aussi permis de tenir la cadence. Une photo par jour, ce n’est pas tous les jours facile à tenir. Savoir qu’Emilie avait peut être galéré autant que moi ou avait fait des images de folie et attendait de voir ce que j’avais fait durant la journée, ça ne me donnait pas envie de sauter un jour, bien au contraire ! Partager, à deux, ça devient un jeu d’équipe. Je me levais autoportrait. Je me couchais autoportrait. Je vivais autoportrait."

Emilie. M : "Les avantages sont très nombreux ! D’abord, d’avoir un retour direct sur nos images. L’autoportrait, se mettre en scène, se regarder, c’était bien que quelqu’un d’autre voit tout ça et Morgane m’a aidé à trouver du sens à mes images, à ce projet. Nos regards nous ont permis de voir des choses que peut-être nous n’aurions pas vu seules. Par exemple, à 5 jours de la fin, Morgane me fait réaliser que je n’ai pas une seule image au format portrait ! J’ai eu du mal à tourner le boitier pendant des années, et voilà que je revenais à mes premiers combats. Alors, je devais lui montrer au moins une photo au format portrait jusqu’à la fin. Elle me poussait, toujours plus loin ! Nos discussions jusque tard le soir la nuit, nous ont permises parfois de trouver de nouvelles idées !

 Morgane Malgat

Morgane Malgat

 Emilie Massal

Emilie Massal

Caroline. L : "Nous avions parlé des 3C pour ce thème : Curiosité, Courage, Contrôle. Comment les avez-vous exploité au cours de ce mois ?"
Emilie. M : "La curiosité c’est quelque chose de quotidien pour moi. Je regarde/j’écoute/ tout le temps tout, partout. La lumière, les lignes, les gens, l’ambiance, etc. C’est quelque chose qui est automatique et qui garde la créativité en éveil. Je cherche à aller plus loin aujourd’hui, avec l’odeur, le toucher. Pour un projet personnel c’est encore plus important.
Le courage, de ne pas abandonner pour commencer, mais je ne crois pas avoir eu envie à un moment de laisser tomber. Finalement, le courage était plutôt celui de se regarder et de voir l’état des lieux de soi, son univers photographique, sa vie quotidienne, ses relations. C’était parfois compliqué de « s’explorer » soi-même, de voir des ressemblances qu’on ne veut pas voir, des complexes en gros plan.
Le contrôle, peut-être l’idée ici est de lâcher cette sensation de contrôle. Nous ne pouvons pas tout contrôler, être devant et derrière l’appareil photo, être au maximum de la créativité tous les jours et être satisfait de l’image que nous renvoyons et de ses photos. Il nous a fallut être rapide et accepter cette insatisfaction, reconnaître qu’elle nous aide à avancer parfois mais qu’être une éternelle insatisfaite, toujours dans le contrôle est contre-productif."

Morgane. M : "Je suis curieuse de nature. C’est donc quelque chose que j’exploite beaucoup pour  mes photos. J’observe beaucoup, j’essaie, je teste, je me pose des questions. J’ai horreur du mot « impossible » ! Alors que ce soit pour la composition, la lumière,la technique, je testais beaucoup de chose, tous les jours. En général, je ne me contentais pas d’un seul essai pour une seule photo par jour. J’en faisais souvent plein, à différents moment de la journée, sous plusieurs angle, avec plusieurs techniques.
Pour le courage, je crois que ce qui est ressorti, c’est de réussir à se montrer soi. Vraiment soi. A quelqu’un d’autre, mais aussi à soi-même. Que ce soit dans nos images, mais pas seulement. C’est quelque chose de difficile je trouve, parce qu’il en ressort des choses dont on n’a pas envie parfois de voir mais au final, ça peut se révéler presque thérapeutique !
Enfin, pour le contrôle, j’avoue que ça, ça ne me parle pas beaucoup. Je n’ai pas l’impression d’être dans le contrôle dans mes images. Je les vis plutôt. Je sais que pour beaucoup, l’un n’empêche pas l’autre, mais chez moi je n’y arrive pas. Pas encore peut-être. Même les photos qui ont été plus travaillées, imaginées, je n’ai pas la sensation de les avoir contrôlées.

Je n’ai pas l’impression d’être dans le contrôle dans mes images. Je les vis plutôt.
— Morgane. M
 Morgane Malgat

Morgane Malgat

 Morgane Malgat

Morgane Malgat

Le courage était plutôt celui de se regarder et de voir l’état des lieux de soi, son univers photographique, sa vie quotidienne, ses relations.
— Emilie. M
 Emilie Massal

Emilie Massal

 Emilie Massal

Emilie Massal

Caroline. L : "Quelles ont été vos plus grosses difficultés pendant ce mois d'Auto Portrait ?"
Morgane. M : "La première chose que j’ai trouvé difficile pour moi mais terriblement enrichissant a été de créer. Je veux dire imaginer mes images avant, y réfléchir, c’est quelque chose que j’ai beaucoup de mal à faire. La plupart des images de ce projet sont finalement assez spontanées mais pour certaines, il y a eu une vraie réflexion derrière. Et je me suis surprise à aimer ça parfois. Une autre difficulté a été de se renouveler pour ne pas tourner en rond. Enfin, je crois finalement que le plus difficile a été de choisir les images pour chaque jour. Je suis une grande indécise, je n’aime pas choisir. On s’est rapidement prise au jeu, on s’est retrouvé très souvent avec plusieurs images par jour, ce qui rendait le choix encore plus difficile, parce que plusieurs avaient leur place dans ce projet. Chacune avait quelque chose à raconter."

Emilie. M : "Me photographier les jours où le moral n’était pas là, il fallait puiser pour être créative. Et se voir en photo un lendemain de soirée, c’était pas du bonheur. Se regarder. On se regarde tous dans un miroir, tous les jours. Et ce reflet, je ne l’aime pas toujours. J’ai eu des jours où j’ai été très rude envers moi-même et ça m’a fait réfléchir, sur l’importance de l’image, du corps. Il n’y a que 24h dans une journée. Et parfois, j’aurais aimé qu’elles durent plus longtemps."

 Emilie Massal

Emilie Massal

 Morgane Malgat

Morgane Malgat

Caroline. L : "Comment avez-vous trouvé et renouvelé votre inspiration au quotidien ?"
Emilie. M : "La panne d’inspiration me faisait peur. Au début du défi, j’avais une liste de ce que je voulais faire, avec des envies techniques, ou des idées de lieux, et même carrément des images en tête. J’ai coché des choses sur ma liste et après avoir vu les images de Morgane j’ai aussi appris à lâcher prise, à laisser mon quotidien m’inspirer. Finalement, tout s’est un peu emmêlé. Je voulais prendre du plaisir à faire mon autoportrait alors je cherchais et... c’est toujours venu ! A la fin du défi, notre inspiration paraissait sans limite ! Nous testions plusieurs choses par jour, c’était fou !

Morgane. M : "Emilie a été une grande source d’inspiration. Comme ses images. Pour le reste, j’ai beaucoup observé mon environnement, encore plus que d’habitude, mon quotidien, mes habitudes auxquelles je ne prête pas attention, même les choses improbables auxquelles je n’aurais jamais pensé. L’avantage c’est que j’ai un hybride qui n’est pas lourd et prend peu de place donc je l’ai toujours avec moi où que je sois et je peux donc toujours saisir une occasion qui se présente. Ensuite, je me suis forcé à sortir. De ma zone de confort, de chez moi, de mes aprioris. Je me suis laissée porter souvent ou j’ai provoqué les choses quand rien ne venait parfois. Comme au jour 27 où je commençais vraiment à tourner en rond chez moi et autour de chez moi, rien ne venait, j’ai pris ma voiture et je suis partie me balader en forêt. Et si parfois j’hésitais à sortir mon appareil quand une idée mevenait ou qu’une situation m’inspirait, pour plusieurs raison ou même par flemme, c’est qu’il fallait que je le sorte ! Durant 30 jours, je n’ai plus hésité !"

 Morgane Malgat

Morgane Malgat

 Emilie Massal

Emilie Massal

Caroline. L : "Quelques mots de conclusion, après 1 mois de projet en binôme et de travail sur le Collectif NDV, que signifie maintenant pour vous l'auto portrait ?"
Morgane. M : "Je crois que ma vision de l’autoportrait n’est pas très différente de celle que j’avais avant le projet, seulement j’ai posé des mots dessus, j’ai approfondis, j’ai testé. L'autoportrait n'est pas quelque chose de nouveau chez moi ou quelque chose que je me force à faire. Je me suis rendue compte que j'étais présente sur beaucoup de mes photos. Naturellement, sans même y penser. Je ne suis pas forcément devant l'appareil, le plus souvent je reste derrière, mais il y a dans mon image une main, une mèche de cheveux, une ombre... Souvent mes pieds accompagnant ce qui m'entoure. Je crois que je m'intègre
dans les images car ça m'aide à revivre les sensations que j'éprouvais sur l'instant, de me dire que j'étais là. Pas en spectatrice mais en actrice. La vie. Ma vie. Quand je fais un autoportrait, je ne tourne pas simplement mon appareil photo pour me prendre en photo, je veux qu’il me représente vraiment. Pas seulement moi physiquement, mais aussi ce qui m'entoure, mon quotidien, celui qui me définit à un moment donné de ma vie. Parce que si je photographie, c'est aussi et beaucoup par peur un jour d'oublier tout ça, pas forcément ce que je vois, mais ce que je vis, ce que je ressens. Mes images sont beaucoup connectées à mes sens, tous les sens et pas seulement la vue, ceux qui permettent aux souvenirs de vivre dans nos têtes. Et donc en voyant une partie de moi dans mon quotidien, en fait je crois que ça m'aide à les revivre. Pour me dire plus tard « j’étais là ».

Quand je fais un autoportrait, je ne tourne pas simplement mon appareil photo pour me prendre en photo, je veux qu’il me représente vraiment
— Morgane. M
 Morgane Malgat

Morgane Malgat

Emilie. M : "J’ai toujours pris l’autoportrait comme un jeu. J’étais quelqu’un d’autre que moi ou une facette de moi-même que je n’arrivais pas à montrer autrement. Ou j’ai été un simple cobaye pour mes idées. J’ai cherché dans mes boites et j’y ai trouvé au moins, un autoportrait par an depuis 2003. J’ai réalisé après ce défi et après ce retour en arrière, qu’un autoportrait est un témoignage de sa vie. J’ai changé mon regard sur moi-même et sur une partie de mon métier. Un autoportrait c’est se voir comme personne ne nous verra jamais. Se photographier c’est être face à soi-même, pour une confrontation ou un câlin rassurant. Observer les ressemblances familiales et les petites choses qui ne sont qu’à soi. C’est réaliser qu’on était là, dans cette salle de danse, au milieu de la route sous la neige. Frissonner de voir ses petits bras autour de ma taille ou encore cette complicité inexplicable. C’est ce corps tel qu’il est, avant et après. Se regarder et s’apprivoiser par rapport à ce qu’on voit et plus selon ce que l’on a pu entendre. C’est se mettre un peu à la place de ses clients, comprendre leurs difficultés mais aussi dans la peau de cette photographe bienveillante que je crois être. Pour la suite, j’ai envie de continuer mes sessions d’autoportraits qui me servent à changer de regard ou à exprimer un sentiment passager, constant. Et de davantage m’intégrer à mes photos avec mes proches."

Un autoportrait c’est se voir comme personne ne nous verra jamais. Se photographier c’est être face à soi-même, pour une confrontation ou un câlin rassurant
— Emilie. M
 Emilie Massal

Emilie Massal

Caroline Liabot